Pratiques sociales du livre électronique



Avec l'électronique, ou plus exactement, avec les ordinateurs contemporains, les objets physiques tendent à voir leur présence se dissiper devant leur simulacre informationnel... À la matière "dure", à la matière "qui fait mal", au livre qui blesse lorsqu'il vous tombe sur le pied, on tend à substituer des objets abstraits auxquels des images, des sons, des impressions tactiles nous donnent accès par des jeux d'illusions savamment entretenus. Les procédures informatiques tendent à créer des mirages, analogues informationnels et fonctionnels d'objets du monde, et qui pourtant diffèrent de ces objets à bien des égards ; il en va ainsi pour le livre électronique, mirage informationnel et fonctionnel du livre.

Pour préciser ce qu'est le livre électronique et la façon dont il est mirage du livre, on doit décrire ses fonctionnalités et les mettre en regard des fonctionnalités du livre. Or, celles-ci sont multiples ; le livre remplit des fonctions variées selon qu'il est livre pour enfant, livre d'images ou livre d'école, livre d'étude, roman de gare, traité savant, manuel, dictionnaire, encyclopédie... Et, l'usage lui-même diffère selon les fonctions. Si la lecture suivie exhaustive est, en principe, le mode d'accès au récit, la lecture courante n'est plus linéaire, tout au moins la lecture professionnelle. Chacun doit trouver des biais pour accéder le plus facilement et le plus rapidement possible à l'information qu'il désire. Avec le livre moderne, et a fortiori avec le livre électronique, la lecture procède plus du furetage, c'est-à-dire de la chasse curieuse et de la quête de découvertes, que du feuilletage, c'est-à-dire du parcours exhaustif et rapide. En somme, le livre est devenu, pour beaucoup de ses usages, un gisement de connaissances ; de ce fait, la frontière avec les bases de données tend à s'estomper.

Bien évidemment, le livre électronique participe pleinement de cette évolution. Dans son principe, le livre électronique encourage et facilite des pratiques du type "furetage" ; néanmoins, de telles pratiques doivent être pensées dès la conception, car le livre électronique est défini par les procédures d'accès qui lui sont associées et non par le support physique sur lequel s'ancreraient ces procédures. En d'autres termes, la conception et l'écriture du livre électronique doivent être pensées en regard des usages, et donc des modes de lecture envisagés.

Ainsi, ce qui change avec la modernité contemporaine et avec le livre électronique, c'est à la fois le livre, en tant qu'objet, ce dont la quatrième section s'est occupée, et ce sont les pratiques individuelles et sociales, ce dont cette section doit traiter. L'espace mental d'un lecteur face au "livre électronique" n'est pas le même que face à un livre : il ne lui suffit plus de suivre le fil imposé par l'auteur, et de se laisser guider. Il doit choisir entre différents possibles ; le rapport du local au global change. Le parcours s'apparente désormais à une navigation, à une exploration dans un paysage inconnu. Or, pour ce faire sans se perdre, il faut une carte, des repères, des outils de représentation, l'équivalent de la boussole...

Par ailleurs, la structure sociale de production et de réception des livres se trouve profondément modifiée avec le livre électronique. Ainsi, pour ce qui est de la production, la notion d'auteur et les rôles respectifs de l'auteur et de l'éditeur se diluent, ne serait ce que parce que l'organisation requise pour la conception d'un livre électronique s'apparente désormais plus à l'industrie cinématographique qu'à l'artisanat de l'édition.


De même, pour ce qui est de la diffusion, les supports viennent modifier la mise. Deux solutions, le CD-Rom et les réseaux de télécommunication, sont envisageables aujourd'hui, sans que l'on sache exactement celle qui l'emportera, ou plus précisément, quels usages seront réservés à l'une et à l'autre.

À ce propos, notons qu'aujourd'hui, avec les bases de données et les réseaux de télécommunications, la communication humaine et la consultation de mémoires collectives tendent parfois à se confondre : à une extrémité, la communication de messages télégraphiques transmis par le courrier électronique ou les messageries Minitel, ou, mieux encore, les dialogues électroniques en direct ; à l'autre extrémité, les livres électroniques ; entre les deux, les programmes de théâtre ou de cinéma, les catalogues marchands, les magazines féminins, les articles scientifiques, les bases de données, les dictionnaires... tous documents éphémères et porteurs d'informations périssables qui deviennent accessibles à tous sur réseaux, sans plus passer par la médiation du support papier... On distinguera toutefois la communication entre hommes, qui relève des télécommunications, et la constitution d'une mémoire collective, qui relève de notre problématique : il ne nous semble pas opportun de confondre les deux, au risque sinon de se résigner définitivement à la fugacité des connaissances et de l'intelligence...

Plusieurs emplois du livre électronique pourront certainement, dans le futur, faire exclusivement appel aux réseaux, car ils auront impérativement besoin de fonctionner en faisant appel à l'interactivité entendue au sens fort, c'est-à-dire à la modification dynamique du contenu par les usagers. Dans ce cas, il faudrait être en mesure de définir préalablement des règles de coopération qui permettraient de s'assurer que tous oeuvrent bien dans la même direction et qu'au cas où une supercherie soit suspectée, l'ensemble n'en soit pas détruit.

D'autres, au contraire, ont besoin de clôture. C'est par exemple le cas pour un dictionnaire ou une encyclopédie : il ne peuvent donner la parole à tous au risque de perdre leur statut de référence.

Par delà la consultation collective, voire, même, la construction collective d'ouvrages mis sur supports électroniques, on peut envisager la création électronique d'oeuvre littéraires. C'est ce que certains font depuis une trentaine d'années. Les premiers travaux, commencés en 1962, s'inspiraient des pratiques surréalistes : des mots choisis au hasard dans un dictionnaire étaient substitués à leur équivalent syntaxique dans un texte source. Vinrent ensuite les oeuvres combinatoires qui se développaient sur une structure arborescente donnée en préalable. L'Oulipo (Ouvroir de Littérature Potentielle) a semble-t-il beaucoup contribué à nourrir ce courant : les cheminements sur une arborescence définissent tous des trames narratives ; les branches sont remplies chacune par des textes donnés en préalable. Leur mise bout-à-bout construit, pour chaque cheminement, c'est-à-dire pour chaque trame narrative, une histoire nouvelle. Enfin, on a fait appel à l'équivalent de la grammaire générative de Chomsky pour faire de la littérature générative : l'auteur n'écrit plus de texte en langage naturel, il écrit des programmes qui engendrent des textes. Quoique ces perspectives soient encore trop embryonnaire pour donner naissance à de vraies oeuvres littéraires, et qu'elles ne couvrent qu'une faible partie des possibles entrevus sous le terme "livre électronique", il nous semblait utile de les évoquer ici à titre de possible.

En résumé, le rôle que joue le livre électronique dans la construction et la transmission d'un patrimoine intellectuel recouvre des visages si différents qu'il convient d'abord de les sérier, en distinguant les publics (enfants, juristes, érudits...) et les usages (scolaire, jeux, ouvrages de référence, éditions génétiques, encyclopédies...) pour en constituer une typologie. Cette dernière s'avérerait d'autant plus utile que, selon que le domaine possède ou non une structuration intrinsèque, selon son état d'organisation interne, selon les parts respectives qu'y prennent la formalisation et la pensée discursive, les solutions qu'apporte le livre électronique varient considérablement.
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